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INTERVIEW / HENRI KATTIE :  » 1er Gaou en France, c’est moi « 

Raymond Alex Loukou | | Musique

Le producteur Henri Kattié signe son retour sur la scène musicale avec un projet dénommé compil des jeunes talents. Une occasion pour aider les jeunes artistes à trouver des producteurs. L’homme du show biz n’a pas manqué de parler des difficultés de l’industrie musicale en Côte d’Ivoire et de ses relations avec les artistes qu’il a produit. 

Vous n’étiez pas prédestiné à la musique…
Si, parce que j’ai un don pour la musique. Depuis tout petit, j’aimais la musique. J’ai toujours écouté la musique avec mon frère aîné qui lui aussi aimait la musique. Il m’a fait écouter beaucoup de musique. Que soit de la Salsa, de l’Afro-jazz et bien d’autres musiques. J’ai grandi avec la musique.

Est-ce que c’était dit que vous auriez fait carrière dans l’industrie musicale ?
Bon, je voulais faire carrière dans l’industrie musicale. Si vous voulez, je n’ai pas étudié la musique. Je suis allé à l’école et c’est la musique qui a pris le dessus. Même en étant en Côte d’Ivoire, j’organisais souvent des soirées entre amis à Yopougon avant d’aller en France dans les années 1979. Et c’est à Paris que je me suis véritablement intéressé à la musique en étant DJ.
 
Vous avez fait des cours en dessin industriel et obtenu un diplôme en Marketing-action commerciale…
Bien sûr !  J’ai suivi des cours en dessin industriel. C’était trop compliqué pour moi et je me suis orienté vers le Marketing-action commerciale à Paris. En faisant cela, j’avais une discothèque mobile. Je travaillais et j’organisais mes soirées tous les week-ends. Cela a duré plus de dix ans. Je le faisais avec des amis. 
Avoir une discothèque mobile n’était pas difficile pour vous ?
J’avais tout mon matériel musical et j’étais sollicité par des gens pour organiser leur soirée. J’animais les soirées des associations, des mariages. Je présentais moi-même quelque fois des soirées. J’ai gravi tous les échelons dans le milieu du show biz. Je suis passé d’animateur à présentateur et de présentateur à producteur, à chargé de communication et à conseiller artistique. Toutes ces activités étaient  faites par année. J’avais l’arrangeur Bamba Yang comme ami. J’étais souvent avec lui dans son studio pour être en quelque sorte son oreille. Quand il enregistre des sons, il demande mon avis. J’ai l’oreille musicale et quand quelqu’un chante faux, je le sais tout de suite. Ce que je regrette un peu, c’est que je n’ai pas pu apprendre à jouer à des instruments. Sinon, j’aurais été un arrangeur. Quand je produis un artiste, je suis à la base de la production jusqu’au mixage. Souvent je donne mes avis à l’artiste au niveau de la composition, de la rythmique, des choix des musiques avec l’arrangeur. Toutes ces choses, je n’ai pas appris. Mais qui sont en moi. 
Vous décidez de monter Ivoir Compil en France…
C’était une idée géniale, parce que j’étais une fois à la maison et l’idée m’est venue. C’était au moment où le CD venait d’arriver en France. Nos musiques n’étaient pas encore sur ce support. Donc, on ne pouvait pas jouer les musiques ivoiriennes sur les chaînes de Radio, en boîte de nuit et un peu partout en France. Je me suis dit : ‘’on a des musiques en Côte d’Ivoire qui sont bien’’. Je suis arrivé au pays pour prendre contact avec différents producteurs. Ceux que j’ai contactés étaient des amis à moi. Ils m’ont facilité la tâche pour avoir des titres qui marchaient. Nous avons signé des contrats. Je suis retourné en France avec beaucoup de chansons que j’ai mises sur CD. C’est comme cela que j’ai produit le premier CD Ivoir Compil Volume 1. Qui je peux dire était le premier CD ivoirien de musique dans le monde entier et je pèse mes mots. Ma satisfaction était le jour où j’ai écouté pour la première fois la chanson, ‘’Zoziblégnon’’, de Gnahoré Djimmy en fond sonore à la FNAC. Après ils ont joué ‘’Téléphone’’, de Luckson Padaud. Je venais d’atteindre mon but. Parce que la musique ivoirienne pouvait être enfin jouée dans les Radios, dans les boîtes de nuit. Et c’était disponible sur le CD qui venait d’arriver sur le marché. 
Est-ce qu’il n’y a pas de difficultés pour un black en France pour ventiler Ivoir Compil Volume 1 sur le marché français ?
Non ! Ma chance, c’est que j’étais un ancien parisien et j’avais déjà des contacts. Des gens comme Richard Soudana qui travaillait à Déclic Communication, une grosse maison de production et de distribution en France. Il a accepté de prendre ce support sur lequel il y avait 14 chansons 100% ivoirienne. Il a fait la promo de Ivoir Compil Volume 1 avec Marc Lenoir. 
Vos relations avec les artistes qui étaient sur les différentes compilations étaient au beau fixe ?
Je ne traitais pas avec les artistes. Je traitais directement avec les producteurs. Les CD qui sortaient étaient stickés et étaient reconnus par la SACEM. Toutes les chansons sur le CD étaient déclarées et tous les artistes touchaient leurs droits. Ces artistes ont eu beaucoup de chance. Ça été une grosse promotion pour ces artistes-là. 
Vous avez gagné assez d’argent avec Ivoir Compil…
Sincèrement, je n’ai pas gagné beaucoup d’argent. Les gens diront que je suis en train de dire des contre-vérités. Mais j’ai eu la satisfaction personnelle : la musique ivoirienne soit connue et reconnue dans le monde entier. C’est déjà beaucoup pour moi. Si  j’avais amassé de l’argent j’aurais des investissements un peu partout ici. Ensuite j’ai fait jusqu’à 5 volumes d’Ivoir Compil. Je n’ai pas rencontré de problème avec mes différentes compilations. Le seul couac c’était avec Magic System sur le Volume 2 avec le titre, ‘’1er Gaou’’. J’avais eu l’autorisation verbale du producteur qui était Angelo Kabila. Il m’avait apporté le CD en France. On a contribué à la promotion de ‘’1er Gaou’’ en France avec Marc Lenoir. C’est nous qui avons reçu en premier le CD de ‘’1er Gaou’’, en France. Les Claudy Siar et autres étaient des amis à nous. C’est nous qui avons fait partie Magic System et Aboutou Roots en France pour la première fois pour les faire jouer en Live à la Plaine Saint-Denis. 
Vous dites que c’est vous qui avez fait partir pour la première fois Magic System et Aboutou Roots en France ?
Ce sont des petit-frères à moi. Quand vous regardez le clip de ‘’1er Gaou’’, les gilets que le groupe a porté, c’est moi qui leur ai offert quand je suis arrivé à Abidjan. Et à mon retour en France, nous avons gardé le contact. C’est comme cela que j’ai eu le coup d’œil pour les faire partir en France avec Aboutou Roots. 
Quel était véritablement le problème avec Magic System ?
C’était un problème de contrat non signé. Mais après ça c’est réglé. Nous avons pu signer le contrat avec Magic System. 
Vous dites que vous n’avez pas  eu assez avec vos différentes compilations. Vous débarquez à Abidjan pour mettre sur pied une structure de production et distribution dénommée Ivoir Top Music…
Vous voulez me demander avec quel moyen j’ai crée Ivoir Top Music ? J’étais associé avec une personne pour mettre sur pied cette structure dans les années 2000. Je préfère taire son nom. Chacun de nous a apporté sa part. J’ai quand-même travaillé en France. J’ai eu un peu d’économie et arrivé en Côte d’Ivoire, j’ai trouvé un associé. C’était très fort au début d’Ivoir Top Music. Nous avons eu de bonnes productions. Notre première production était avec Soum Bill avec l’album, ‘’Terre des hommes’’, qui a eu du succès. Après, on a eu DJ Jacob, DJ Caloudji. Malheureusement, les crises que la Côte d’Ivoire a connues sont venues nous secouer. 
Comment vous faites pour vous en sortir ?
Est-ce qu’on peut s’en sortir ? Jusqu’à maintenant c’est difficile. La piraterie est venue encore nous enfoncer . Je ne sais pas si ce sont ces différentes crises qui ont augmenté la piraterie ? Nous avons tous mis la clé sous le paillasson. Les Maisons comme Music Plus, Ivoir Top Music, Musicolor, SS Prod, Showbiz, etc. sont tombées. Les pirates sont plus forts que ces Maisons. Nous avons pleins de charges et on ne peut pas vendre au même prix que les pirates. Lorsque j’étais en studio pour la production de ‘’Que la lumière soit’’, de Soum Bill, 4 des titres étaient déjà vendus sur le marché des pirates. Quand on a fini de boucler, l’album de 16 titres a pris un coup.
Vous êtes aussi responsable de cette situation, non ?
On a toujours taxé les producteurs de voleur. Mais si on n’est pas là ? C’est nous qui investissons. Cet argent, on pouvait les prendre pour construire des immeubles. Les artistes qu’on récupère dans les quartiers à Yopougon, à Abobo, à Koumassi et à Treichville par exemple. Ce sont des charges énormes. Un producteur en Côte d’Ivoire s’occupe de tout. Quand il prend un artiste, il s’occupe de la maman, de l’enfant, de la femme de ce dernier. Même quand l’artiste est malade, c’est le producteur qui paye. C’est pour gagner combien ? Je connais un ami qui devait produire un groupe. Il a fait venir chez lui ce groupe pour lui montrer tout ce qu’il avait comme biens et sa famille. Vous savez pourquoi il a fait cela ? Il a fait cela, parce que les gens spéculent beaucoup pour rien. 
Il n’y a jamais de fumée sans feu, n’est-ce pas ?
S’il y a d’autres producteurs qui l’ont fait, c’est leur problème. Sinon, je n’ai pas connu de problème de piraterie avec un artiste. 
Un artiste nigérian disait dans les colonnes de Top Visages que les producteurs nigérians investissaient à 100% dans la musique nigériane. Ce n’est pas le cas chez nous en Côte d’Ivoire…
Vous ne pouvez pas dire cela. C’est aujourd’hui que la musique nigériane est en train de prendre le dessus. On a connu des artistes comme les Meiway, Yodé et Siro, Soum Bill, Espoir 2000. Vous savez combien d’argent les producteurs ont investi ?  Ils ont investi à 100% pour que ces artistes soient des stars aujourd’hui. Vous ne pouvez pas vous baser sur ces propos de cet artiste nigérian pour dire cela. On a financé à 100% des albums pour que ça soit des tubes. J’exhorte mes enfants et petits frères du Couper-décaler. Je leur demande de travailler en composant beaucoup. Il faut qu’ils écrivent des textes. Il ne faut pas crier seulement. Les nigérians ont pris notre Couper-décaler et ils ont adjoint des textes et ça marche pour eux. Si les enfants ne travaillent pas , c’est notre musique qui va chuter. 
L’Internet avec les téléchargements est aussi en train d’exploser dans l’univers musical…
Quand la piraterie est arrivée, nous les producteurs, on n’est pas resté les bras croisés. Depuis trois ans, nous sommes en train de travailler sur le système de téléchargement électronique. D’ici le mois de février prochain, vous allez voir notre plate-forme qui va voir le jour. Il va s’appeler Wimboo et qui sera une première plate-forme de téléchargement en Afrique. Nous aurons des catalogues énormes. Toutes les maisons de distribution ivoirienne se sont associées ainsi que les catalogues des producteurs qui sont en Europe. Ça sera une révolution pour la musique ivoirienne. 
Comment ça se déroule ?
Nous allons instaurer une formule de payement par mobile money, par carte. Nous allons faciliter l’achat. Vous voyez toutes ces personnes qui écoutent la musique via leur téléphone, c’est à partir des téléchargements sur Internet. Bientôt, la musique ivoirienne urbaine et du folklore sera disponible sur une plate-forme de téléchargement. 
C’est intéressant tout ça, est-ce qu’il n’y aura pas de conflits avec les artistes ?
Wimboo sera dans la légalité. On aura des contrats avec le BURIDA, les producteurs. On ne traite pas directement avec les artistes. Même les artistes peuvent vérifier sur la plate-forme avec des codes que nous allons donner aux différents producteurs. Les artistes verront combien de fois leurs chansons ont été téléchargées et ce que ça payé. Nous allons faire dans la transparence.
Et si l’artiste est son propre producteur…
Il n’y a pas de problème. C’est avec lui que nous allons signer. 
Comment voyez-vous l’avenir de l’industrie musicale en Côte d’Ivoire ? 
C’est la révolution de la musique ivoirienne et africaine qui est en marche avec Wimboo. Si tu es en Chine, tu peux acheter du Soum Bill, du Yodé et Siro… C’est aussi la révolution de la distribution à travers la plate-forme que nous sommes en train de mettre en place. 
Autre chose : quels sont les artistes qui vous ont donné satisfaction en tant que producteur ?
J’ai commencé d’abord en France avec Ziké. Nous avons cartonné avec son premier album, ‘’Gninzmoule’’. Il y a eu Aboutou Roots avec ‘’Les enfants s’amusent’’. Le plus gros tube dans ma carrière de producteur, c’est avec ‘’Terre des hommes’’, de Soum Bill. C’est un album dont je parlerai tout le temps. Jusqu’à ce jour, cet album continue de se vendre. Ensuite, j’ai fait ‘’Kinè’’, d’Alain Demari, un album de Toualy, Dodo Lather, Eddy, NCM, Sery Simplice. 
Des regrets quand-même, non ?
Les différentes crises qui ont secoué l’industrie musicale me font quand-même mal au cœur. Parce qu’on était bien parti. 
Vous allez tenter un come-back dans la production, un jour ?
La production reste une passion pour moi. Quelque fois, on pète les plombs pour dire qu’on arrête. Mais, on a ça en nous. Quand un jeune-homme chante bien, tu décide de le produire. Je ne peux pas dire que je ne vais plus produire. On verra quand on sera à l’émergence et on aura un peu d’argent, on va penser à produire. 
Pendant ce temps, vous revenez avec un projet dénommé la compil des jeunes talents…
Comment est venue l’idée de la compil des jeunes talents? Parce qu’en tant que producteur et ‘’vieux père’’ de ces jeunes artistes, qui me croisent souvent me demandent de les produire. Je vois qu’ils souffrent avec leur CD en main. Les producteurs tentent l’aventure avec les artistes de renom. Ces jeunes artistes ont beaucoup de talents. Ils composent de bonnes choses, mais on ne les voit pas. Comme je fais des compils, je me suis dit pourquoi ne pas faire des compilations pour ces jeunes-là afin de les mettre sur le marché du disque. Cela va les aider à trouver des producteurs ou des mécènes potentiels qui ont envie d’investir. Ce que je demande à ces jeunes, c’est d’apporter des CD de qualité. La phase des dépôts est prévue pour mi-février. Nous allons prendre 10 artistes ou groupes par genre musical. Donc, ça sera en tous 60 artistes qu’on va exposer sur la plate-forme de la musique. Il y aura du Zouglou, du Couper-décaler, du Tradi-moderne, du Reggae, du Hip-Hop, de la musique religieuse. C’est en tout six genres musicaux qui seront en compétition. Les artistes que nous allons sélectionner auront leurs droits déclarés au BURIDA. Et cela va leur permettre en même temps d’être inscrit au BURIDA. 
Comment ça va passer dans la phase pratique?
Nous allons récupérer les CD de ces artistes ou groupes. On va ensuite les écouter et choisit les meilleurs. Ce sera les meilleurs qui vont bénéficier d’une production que nous allons mettre sur une compilation. Nous allons également prendre des dispositions pour publier les noms des artistes ou groupes retenus dans un ou deux organes de presse qui voudront bien nous accompagner. 
Est-ce que vous allez aider ces jeunes à enregistrer dans des studios ?
Ça sera à leur propre compte. Nous voulons de la transparence. Chacun va choisir son studio et enregistrer. Il faut seulement que le son soit potable, correcte à écouter. Ça sera une compilation qui va aller très loin. 
Qu’est-ce que ces jeunes talents vont gagner ?
Il y aura des contrats de production qui seront signés avec chaque artiste ou groupe. Donc, ils auront des droits qui seront payés au BURIDA. Personne ne sera grugé dans cette affaire. 
Vous avez en quelque sorte sacrifiée votre vie privée au profit de votre carrière…
Tout à fait ! J’ai vraiment sacrifié ma vie privée au détriment de la musique, de la production, des artistes. Je n’ai pas trop vu grandir mes enfants. Je suis resté en train de beaucoup voyager. Je suis venu me baser en Côte d’Ivoire en laissant ma famille en France. Dieu, merci, mes enfants et ma femme me comprennent. Ils viennent souvent en vacances pour me voir. Et vice-versa. Ils aiment aussi ce que je fais. 
Vous êtes toujours avec la même femme aujourd’hui ?
Evidemment ! Nous sommes ensemble il y a plus de 20 ans aujourd’hui. Nous sommes mariés légalement. Parce que notre première fille a fêté ses 25 ans d’anniversaire le 14 janvier dernier.
Loukou Raymon-Alex
Source : 100pour100culture.com