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Dobet Gnahoré, la guerrière ivoirienne retourne aux sources

Autre Presse | | Musique

© meanycenter

Chanteuse, musicienne et danseuse, Dobet Gnahoré est aujourd’hui l’une des plus importantes artistes ivoiriennes. Formée à Ki-Yi M’Bock (Abidjan), elle pourfend l’uniformisation de la chanson dans son pays.

Dobet Gnahoré semble échappée d’un conte. Peut-être est-ce ce grand front lisse, cette bouche parfaitement galbée, ces traits si fins qu’ils semblent avoir été sculptés. Et puis ces perles qui habillent sa silhouette et les longues tresses bleues qu’elle arbore ce jour-là. Dans le gris de la gare de l’Est, à Paris, elle détonne. On la rencontre entre deux trains, elle rentre d’un concert, court en donner un autre.

Dobet Gnahoré parle comme elle chante, lentement, d’une voix grave et profonde. Une apparente douceur qui ne doit pas leurrer, un rapide coup d’œil à ses biceps gonflés révèlent un corps aiguisé. La jeune femme, qui croit à la réincarnation, aime se dire guerrière. Sur scène, elle danse, saute, virevolte avec une énergie déconcertante. « Artiste totale », comme elle se définit, Dobet Gnahoré est devenue l’une des plus importantes voix ivoiriennes.

Héritage

Révélée au début des années 2000, récompensée en 2010 par un Grammy Award pour le morceau Palea, la chanteuse continue de promouvoir une musique afro-pop aux intonations venues des quatre coins du continent. « Je voyage beaucoup, je suis ouverte d’esprit et sensible aux autres influences, mais je reste ancrée dans notre tradition africaine. Il faut qu’on préserve notre héritage », explique-t‑elle.

Dans les quatre albums déjà sortis, elle chante dans une dizaine de langues : en bété, qu’elle a appris enfant, mais aussi en malinké, en lingala, en wolof, en swahili, en mina ou encore en xhosa, qu’elle ne comprend pourtant pas. « J’écris mes textes en français, puis je les fais traduire par des amis. Ensuite, je les apprends phonétiquement. Ce sont les sons et les rythmes de ces langues qui m’intéressent. Et grâce à elles, je peux m’adresser à tous sur le continent », poursuit la chanteuse.

« On croyait que j’allais mourir »

Un militantisme panafricaniste hérité du village Ki-Yi M’Bock, à Abidjan, où elle a grandi. « J’y ai vécu les plus beaux moments de ma vie », raconte-t‑elle aujourd’hui. Fondé en 1985 par un petit groupe d’amis artistes, ce lieu se veut un espace d’expérimentation et de vie en communauté. Son père, Boni Gnahoré, maître percussionniste, est l’un des premiers membres de la troupe – son petit frère fait quant à lui partie du groupe de hip-hop Kiff No Beat –, mais à cette époque Dobet est élevée par sa grand-mère dans la brousse du Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire.

Ses journées sont rythmées par le travail aux champs et les maladies. « On croyait que j’allais mourir », dit-elle. Elle a 6 ans lorsqu’elle rejoint Abidjan ; elle ne parle alors pas un mot de français, langue indispensable dans cette grande ville. Trimballée de maisons de tantes à celles de cousines, elle finit par rejoindre son père au village Ki-Yi.

Sous la houlette de l’écrivaine camerounaise Werewere Liking, qu’elle considère comme sa mère, Dobet Gnahoré doit se plier à la rigueur de l’apprentissage. « On se levait à 5 heures pour aller courir, ensuite il y avait la méditation et la relaxation, puis le développement personnel. L’après-midi, nous faisions des percussions, de la danse, du théâtre et, le soir, nous donnions des spectacles, raconte-t‑elle. C’était très intense. Sans même le savoir, nous sommes peu à peu devenus artistes. »

« Dobet ne se plaisait pas à l’école, alors quand elle a eu 12 ans j’ai convaincu son père qu’elle pouvait apprendre autrement, mais il ne fallait pas qu’un jour on ait à regretter ce choix », explique Werewere Liking. À l’époque, le village Ki-Yi M’Bock est adossé à la ville, en lisière de forêt. C’est là que, le soir, se retrouvent des artistes venus de tout le continent.

L’art pour rendre intelligent

Abidjan est un lieu de ralliement et de foisonnement culturel. « Chaque soir, je croisais des personnages incroyables. Salif Keïta et Youssou Ndour venaient enregistrer dans la ville. Partout il y avait des live, la vie artistique était riche », se souvient-elle. Depuis, la ville a rattrapé le Ki-Yi, des maisons se sont installées tout autour et une voie rapide passe à quelques mètres en contrebas, mais le vacarme des voitures ne parvient pas encore à masquer le son des tam-tams qui accueillent le visiteur. Les murs sont décorés de grandes fresques, une exposition de peinture occupe l’un des bâtiments, des fétiches sont disposés tout autour. Devenu une référence, le village forme désormais des dizaines de jeunes artistes tous les ans.

Mais Dobet Gnahoré est nostalgique. Installée en France depuis 1999 et le début des troubles en Côte d’Ivoire, elle regrette l’uniformisation de la musique ivoirienne. « Aujourd’hui, à Abidjan, on n’entend que du “tapage”. Notre culture a été perdue. Depuis la fin de la crise, dans tous les maquis, on n’entend plus que du coupé-décalé, DJ Arafat et compagnie. Autour d’une bière, les gens écoutent de la musique pour s’abrutir et oublier leurs problèmes. Les Ivoiriens ont oublié que l’art était là pour rendre intelligent », déplore-t‑elle.

Trois ans après la sortie de son dernier album, Dobet Gnahoré doit terminer à la fin de cette année un nouveau disque, qu’elle a entièrement écrit et composé. Il y aura des influences électro et des textes engagés et féministes. Cette fois-ci, l’Ivoirienne ne chantera qu’en bété et en dida, ses deux langues maternelles. Comme un retour aux sources.

Un village fort singulier

Accroché à une petite colline de la Riviera II à Abidjan, le village Ki-Yi M’Bock est devenu une compagnie de référence en Afrique de l’Ouest. Dès sa fondation en 1985, c’est un lieu de création et de formation. Musique, théâtre, danse, l’idée est alors de créer une troupe africaine capable de rivaliser avec celles de Londres ou de Paris. Le Ki-Yi devient très vite unique en Afrique francophone. Au milieu des bananiers et des manguiers ancestraux, en trente ans d’existence, il n’a cessé de s’agrandir.

« Au début on était 5, puis 9, puis 30, maintenant on est une centaine ici », explique Werewere Liking. À l’origine du projet, l’écrivaine camerounaise en est toujours la figure centrale et l’autorité. Elle accueille les visiteurs habillée de blanc, une canne en bois sculpté à la main. « C’est un objet théoriquement réservé aux prêtresses, dit-elle simplement. Beaucoup d’Africains ne savent même pas d’où ils viennent. Ici, nous voulons faire réémerger l’art du continent, et permettre à tous de se le réapproprier. »

 

Source : Jeune Afrique