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Premier roman en zoulou

Autre Presse | | Litterature

© David Callan

Question récurrente : où en est la littérature en langues africaines ? Cela fait un siècle que des auteurs, au sein de la nation arc-en-ciel, s’expriment dans leur langue maternelle. En dehors de l’anglais et de l’afrikaans, les neuf autres langues du pays se cherchent une place dans la culture sud-africaine, avec des fortunes diverses. Indubitablement ce sont les Zoulous (23% de la population) les plus actifs dans le domaine. Le poète Mazisi Kunene (1930-2006) a consacré sa vie à la saga de son peuple et de l’empereur Shaka, tout en combattant sans faille le régime d’apartheid.

Depuis peu, le public francophone dispose du premier roman écrit en zoulou, directement traduit en français, intitulé On est foutu.

Le livre a attendu quatre ans dans les tiroirs avant d’être publié en 1996. Il a été couronné par le prix John Dube, le prix Vilikazi et enfin le prix de la chaîne télévisée M Net. Le linguiste émérite Michel Lafon s’est attelé à la traduction en français.
Disons-le tout net, il s’agit d’une histoire sombre, car elle a pour cadre la guerre civile dans le KwaZulu-Natal des années 1980. A cette époque, les villes où domine l’ANC de Nelson Mandela s’opposent aux campagnes où règnent les forces traditionalistes du chef Buthelezi. Les règlements de compte feront plus de trois mille victimes. Il est à mettre au crédit de Jacob Zuma d’avoir su négocier la fin des hostilités et de Mandela d’avoir marginalisé Buthelezi en lui confiant un poste prestigieux dépourvu de pouvoirs.

Un couple et ses deux enfants, issus du monde rural, se débat pour survivre dans les townships proches de Durban. Leur errance les mène au contact de marchands de sommeil sans scrupules, de voleurs, de voyous, les ravages du sida. L’épouse finit par nouer une relation avec un de ces propriétaires, Thabekhulu, dont le nom signifie « le grand espoir ». Ce dernier tue le mari. Pour autant, les amants si peu diaboliques ne connaissent pas le bonheur, car ils ne s’aiment pas vraiment et culpabilisent. Thabekhulu est lynché, victime du supplice du collier, un pneu enflammé autour du corps. Le roman s’achève toutefois sur une demande de pardon.

L’auteur, Matthew Jabulani Mngadi, est né en 1949. Il a travaillé au lycée John Dube d’Ohlange, dans la banlieue nord de Durban. Cet établissement, nommé d’après l’un des fondateurs de l’ANC, est devenu célèbre en 1994, car Mandela a choisi ce lieu pour son premier vote d’homme libre. Mngadi a ensuite travaillé dans l’administration municipale d’Umlazi, cité-dortoir au sud de Durban, où il situe les tribulations de ses personnages.

Curieusement, l’auteur a opté pour une langue très travaillée, choisissant par exemple des termes strictement zoulous quand le langage parlé utiliserait des mots dérivés de l’anglais. Mngadi affectionne les dictons. Sa dénonciation des mauvaises conditions de vie faites aux petites gens se veut sans pitié.

La version française est accompagnée d’un texte fouillé de son traducteur, détaillant le contexte historique et culturel. On apprend ainsi que les patronymes retenus sont lourds de significations. Ces considérations éclairent le mode de pensée dans l’immense agglomération de Durban.
Il convient de saluer cette démarche en faveur des langues africaines, en espérant qu’elle sera poursuivie, en Afrique du Sud comme ailleurs sur le continent, afin de sortir les écrivains en langue locale de leur enfermement.

 

Source : Rfi