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INTERVIEW/ MACAIRE ETTY (Auteur de « Les Larmes de Dieu ») : « Mon intention n’est point blasphématoire »

 LES LARMES DE DIEU Jpeg (1) - CopieMacaire Etty est réputé être un critique littéraire de talent et un éplucheur de livres incontournable dans la sphère littéraire ivoirienne. En outre, il est un écrivain et détient plusieurs manuscrits. Il a publié déjà trois romans dont « Gloire et Déclin apocalyptique » et « La loi des Ancêtres ». A la faveur de la publication de son troisième livre, nous l’avons rencontré. Un régal !
Vous avez publié votre deuxième roman « La Loi des Ancêtres » en 2014. Les lecteurs n’ont pas encore fini de le déguster que vous
 
publiez un troisième, un an après. Doit-on en conclure que la muse ne vous laisse plus dormir ?
 
J’ai écrit ce roman depuis 2006. C’est même mon premier roman d’un point de vue chronologique. Dieu a voulu qu’il soit publié en troisième position. Certes l’inspiration ne me fait pas des infidélités. La muse me chuchote régulièrement des choses à l’oreille. Ce qui me manque c’est surtout le temps. Je suis partagé entre plusieurs projets au point qu’il arrive que la création littéraire se trouve ralentie.
 
Le titre de ce dernier roman (Les Larmes de Dieu) suscite de nombreuses interrogations chez les lecteurs. Macaire Etty tombe-t-il ici dans une sorte de blasphème ?
Le titre d’une œuvre littéraire s’inscrit lui aussi dans le projet littéraire de l’écrivain. C’est un champ de symboles et de significations. Il n’est point anodin et sa position sur la première de couverture constitue une porte d’entrée dans l’œuvre. De ce fait il constitue un véritable enjeu dans l’approche de l’œuvre. A première vue, ce titre choque et peut être taxé de blasphématoire. Car Dieu souverain, le Très-Haut se suffit à lui-même et rien ou personne ne peut le faire pleurer. Il faut donc se placer ici d’un point de vue esthétique et artistique pour comprendre que mon intention n’est point blasphématoire. Je suis un artiste, un poète. Et je me permets de déranger l’ordre, de bousculer les habitudes, de choquer même. Je mets l’imagination du potentiel lecteur à l’épreuve. Il faut qu’il s’interroge. Il faut que ce titre aiguise sa curiosité. Sans vouloir aller plus, je dirai que « Les larmes de Dieu » est une expression hyperbolique qui vise à attirer l’attention sur la désespérance des Africains.
 
La fête de Danbry que vous décrivez dans ce livre ressemble bien à la fête de Dipry chez les abidjis. Est-ce cette fête qui vous a inspiré ?
Toute œuvre de fiction part de la réalité. L’artiste y apporte sa fantaisie, son imagination, son esprit de créativité. Il ne s’agit de proposer une copie de la réalité, mais de la transcender, la transfigurer, la sublimer même pour la rendre plus frappante. Il s’agit de l’exploiter pour en tirer le maximum de sens. Le Dipry est une cérémonie traditionnelle et ésotérique qui a lieu dans ma sphère culturelle. Son emprise sur les esprits des populations m’a fait penser à l’emprise que certaines pratiques ont aujourd’hui sur les peuples surtout africains. L’évocation de cette fête n’est qu’un prétexte pour mettre à nu le mal être des Africains.
 
Dans ce livre, votre héros N’Djesse est un chrétien qui s’engage dans un combat dantesque contre une pratique ancestrale. L’histoire se termine par son triomphe. Est-ce une exaltation du christianisme ?
Il ne s’agit point d’exalter le christianisme. Ce n’est pas un manuel d’évangélisation. Seulement voilà : Pour combattre cette fête traditionnelle qui entretient des accointances avec des forces obscures, il fallait que le héros s’appuie lui aussi sur une force plus grande, il fallait qu’il ait un viatique déterminant. Il se trouve que notre héros a choisi de s’appuyer sur Dieu, sur sa foi en Dieu. Il est un croyant, un chrétien. Et comme je suis chrétien, il m’est plus aisé de le conduire et le faire évoluer dans ce périple. Évidemment, puisqu’il sort victorieux de ce combat titanesque contre les forces du mal, son parcours ne peut que renforcer la foi des croyants et particulièrement des chrétiens. Ce qu’il faut retenir est que ce livre se veut aussi un hommage à la foi.
 
S’agit-il donc d’une opposition entre le modernisme et le traditionalisme avec un parti pris pour le premier ?
Dire que ce roman remet au goût du jour le sempiternel thème du conflit de cultures ou de l’opposition modernisme-tradition est une lecture superficielle ou, pour être gentil une lecture de premier degré, une lecture naïve. Il faut dépasser l’anecdotique pour atteindre le symbolique. En dénonçant l’aspect rétrograde du Danbry, j’ai voulu fustiger toutes ces forces politiques, spirituelles, financières qui régentent  le monde, des pays, des sociétés.
 
Pensez-vous donc que la fête de Dipry est d’émanation diabolique ?
Mais je ne parle pas de a fête de Dipry mais du Danbry. Le « danbry » est un mot abidji qui signifie « obscurité ». C’est l’image de tout ce qui détourne les Africains de la lumière. Dans l’œuvre le Danbry est une fête traditionnelle qui marque la fin et le début d’une nouvelle année. A ce niveau il n’y a pas de problème. Mais à long terme, les forces obscures par infiltration ont détourné cette fête de sa visée originelle. Elles y ont introduit la magie noire, les exploits mystérieux pour impressionner la population. Évidemment cette séduction a donne les résultats. Aveuglés les habitants sont incapables de comprendre que leur « trésor culturel » a été détourné, changé dans un sens qui les dessert.
 
Peut-on faire une lecture politique de ce roman ?
Bien sûr ! C’est l’une des lectures plausibles, la plus riche à mon avis. Le génie de la rivière qui a imposé son hégémonie sur le village par le biais de quelques initiés symbolise ces puissances ésotériques et mafieuses qui utilisent des hommes politiques pour mettre la main sur des pays. Ces organisations mettent en selle des hommes qu’elles ont séduits, domestiqué, apprivoisé pour faire leur volonté et servir leurs intérêts. Elles protègent ces hommes, leur donnent quelques pouvoirs financiers et politiques. Mais en échange, elles se sucrent sur leur dos par des moyens détournés en réduisant les populations à la misère. Les initiés du Danbry sont puissants et ont le pouvoir de faire des miracles. Mais ce sont des personnes malheureuses. En outre, le village où cette cérémonie a lieu ne peut prospérer. Il y a une sorte de pacte qui est signé par les initiés en défaveur du grand nombre.
 
Est-il possible d’en faire aussi une lecture spirituelle ?
Bien sûr. Toute lecture est possible. Seulement, il faut qu’elle soit logique, profonde, convaincante. Un roman comme Les Larmes de Dieu invite à plusieurs approches. C’est de cette façon que toute la richesse de l’œuvre peut être exploitée. Je dénonce aussi la spiritualité débridée de certaines personnes. Elles donnent l’impression d’adorer Dieu par des apparences trompeuses. Mais en réalité, elles sont au service des puissances ombreuses et méphistophéliques.
 
Et donc c’est ce qui fait couler des larmes à Dieu…
Oui, ses larmes coulent parce qu’il ne comprend pas pourquoi le peuple africain est incapable de prendre son destin en main. Il est écœuré de voir ce peuple adorer le faux et le mal au détriment de la lumière, de la vérité.
 
Votre héros N’Djesse gagne le combat contre cette confrérie suspecte mais il perd sa mère et son cousin. Ces deux morts ne donnent pas à sa victoire un arrière goût amer ?
C’est pour dire que tout combat engagé contre les forces du mal ou les puissances ésotériques et mafieuses n’est pas sans risque. C’est un combat difficile, harassant. Lorsqu’on s’y engage, il est clair qu’on peut perdre des plumes. Faut-il pour cela subir leur dictat sans mot dire ? Bien sûr que non. Le combat de N’Djesse est un combat pour la liberté. Considérez ces morts comme les sacrifices qui mènent à la libération.
 Interview réalisée par Noura S.K