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INTERVIEW / ODILE PAREL, Présidente de l’ ONG Loucha « L’excision ne fait pas honneur à l’homme ».

Raymond Alex Loukou | | Diaspora
Excisée à 9 ans, Odile Parel a connu son premier orgasme à 38 ans. Marquée à vie par cette mutilation génitale avec son corollaire d’impact sur la sexualité, Odile Parel a décidé d’aller en guerre contre les mutilations génitales féminines ( MGF ) à travers l’ONG Loucha crée en 2009.
Au fil des années, son combat personnel s’est étendu à toute la communauté des femmes qui ont décidé de briser la loi de l’ omerta.
Arrivée récemment dans la capitale ivoirienne avec miss Loucha pour annoncer la pose de la première pierre de la clinique de chirurgie réparatrice, elle s’est confiée à nous. L’émotion était au rendez-vous.
Vous êtes une victime de l’excision. Vous avez décidé de prendre votre bâton de pèlerin pour combattre les mutilations génitales féminines ?
Oui ! J’ai été excisée à l’âge de 9 ans. J’en souffre terriblement et c’est vraiment une grande souffrance pour la femme d’être excisée. Je pense pour ma part que l’excision est un acte qui porte atteinte à l’intégrité physique et morale de la femme contrairement à ce que certaines personnes au nom d’une certaine tradition veulent faire croire.
C’est à quel âge avez-vous su que vous avez été excisée ?
A 9 ans déjà, j’ai su que j’ai été excisée. Cela s’est passé à Béoumi (au centre de la Côte d’Ivoire). Mes  parents m’ont fait savoir qu’on partait à Bouaké pour m’acheter des habits. C’était un stratagème pour m’amener en brousse. Nous étions au nombre de 9 filles ce jour-là. Ils nous ont bandés les yeux pour ne pas qu’on sache où on partait. Ils ont commencé par les plus âgées jusqu’aux plus jeunes. On entendait des pleurs et je me demandais ce qui se passait.
Les parents t’ont dit pourquoi il fallait t’exciser ?
        
Je n’en sais rien. C’est aux parents qu’il faut poser la question.
  
Généralement quel est l’argument évoqué pour pratiquer l’excision ?
Bon !  Au cours des campagnes de sensibilisation sur le terrain, certains parents nous font croire qu’à l’époque pour ne pas que les femmes trompent leurs maris partis en guerre, on les excisait. Et la femme excisée travaille énormément. Elle n’aime pas trop les hommes où du moins elle n’a pas le temps de se consacrer aux rapports sexuels. Du coup elle devient une bête de travail. C’est donc fort de ce préjugé qu’elles sont excisées. D’autres nous disent que l’excision permet à la femme d’appartenir à une classe de noble. Du coup celle qui n’est pas excisée est considérée comme une femme « impure ». Voyez-vous ! Ce sont tous ces préjugés qui n’ont d’autre but que d’avilir la femme qui amènent les gens à pratiquer l’excision.  En réalité cette pratique n’est que le reflet d’une société machiste qui dénie tout droit à la femme.
Est-ce  juste de dire que la femme excisée n’aime pas les hommes et s’intéresse plus au travail ?
Pour moi ce sont des préjugés. Cela ne repose sur aucune donnée scientifique. Disons que pendant les rapports sexuels, la femme excisée atteint difficilement l’orgasme.  Cela veut dire qu’elle ne vit pas pleinement sa sexualité alors que c’est son droit d’être sexuellement épanouie. A force de rechercher l’orgasme, la femme excisée risque d’aller d’homme en homme à la conquête d’un orgasme libérateur car une femme qui n’atteint pas l’orgasme peut être considérée comme une prisonnière. En principe la femme n’ a pas besoin d’être excisée pour s’intéresser davantage au travail.
Ce n’est pas forcement la femme excisée qui court après les hommes ?
C’est surtout la femme excisée qui a des problèmes. Parce que quand une femme est épanouie dans les rapports sexuels, elle n’a plus besoin d’aller voir ailleurs. A moins que la femme ait un problème. Quand une femme vit pleinement sa sexualité, elle n’a plus besoin d’aller vers un autre homme.
 
Avez-vous  couru après beaucoup d’hommes pour avoir du plaisir ?
J’ai connu pas mal d’hommes dans ma vie. J’ai connu aussi de bonnes expériences. Il y a quand même eu deux ou trois hommes qui ont su me prendre. Mais je ne saurai vous dire exactement combien d’hommes j’ai connu. Pour l’essentiel, retenez que j’ai atteint mon premier orgasme à 38 ans  en 2009. C’est ce qui m’a poussé à mettre sur pied depuis 2009 mon ONG dénommée Loucha (NDLR : lève-toi en Yacouba). Je suis dans le bonheur, parce que depuis 2013 j’ai rencontré mon homme qui m’a rendue  heureuse. C’est en quelque sorte la cerise sur le gâteau. Je suis vraiment épanouie. J’essaie de mettre mon blocage derrière et de vivre à fond ma sexualité.
Vous avez atteint l’orgasme à 38 ans. Les gens vont penser que c’est du bluff…
Ce n’est pas du bluff. Au contraire, c’est beaucoup de souffrances que j’ai connues. Si c’est à 38 ans que j’ai connu mon orgasme, c’est une grâce de Dieu. L’homme qui partage ma vie vient de l’Ouest comme moi. Il a su connaître mon corps. Il a pensé à moi. Il sait prendre la femme et surtout la femme excisée. C’est avec lui que j’ai connu mon premier orgasme à 38 ans.
C’était difficile ta relation avec les hommes que tu as connus ?
Oui ! C’était frustrant et quand je me faisais courtiser par les hommes, je devais me préparer psychologiquement et préparer l’homme qui est en face de moi.
Nombreuses sont les femmes excisées qui ne parlent pas de leur problème. Vous décidez de créer depuis 2009 votre ONG Loucha pour sensibiliser les femmes ?
Je dois dire que j’ai été la première femme excisée qui a parlé des MGF  sur les antennes de la télévision publique.  C’est une grande première qu’il faut saluer à sa juste valeur. J’ai permis à beaucoup de femmes excisées de faire tomber le voile, de parler du drame qu’elles vivent en cachette. Si une chose est de dénoncer ces pratiques, une autre est de mettre un terme à ces pratiques. Seule, je ne pouvais pas arriver à un grand résultat. C’est ainsi que j’ai mis sur pied l’ONG Loucha pour demander aux femmes et aussi aux hommes de se lever pour combattre cette pratique barbare qui n’honore pas le genre humain. Il est temps que les gens comprennent que l’excision n’a pas droit de citer. Chose curieuse, à la création de Loucha j’ai été combattue par des femmes excisées.
Ha bon ! Vous aviez été combattue par les femmes ?
Oui ! Elles ne voulaient pas que je parle des MGF. Si je voulais en parler, je devrais me rendre en Afrique et qu’elles n’ont pas besoin de ce genre de combat en Europe. Mais aujourd’hui leur regard a changé vis-à-vis de Loucha. C’est la preuve qu’à force d’insister des oreilles s’ouvrent à nous.
En Afrique, d’aucuns diront que cela fait partie de notre tradition ?
Je suis pour la tradition. Je fais à mon petit niveau la promotion de la culture africaine et ivoirienne en Suisse. S’il y a des traditions qui ne sont pas bonnes, il faut mettre fin à cela. Quelle est cette tradition qui mutile le corps de l’être humain ? Qu’est-ce qu’on a à faire souffrir le corps de quelqu’un au nom d’une quelconque tradition ? C’est grave ! Beaucoup de sang a coulé. Il faut qu’on y mette fin.  Je suis plutôt pour la promotion d’une tradition qui honore la femme plutôt que de la déshonorer.
La mutilation génitale féminine est fréquente en Afrique. Est-ce que vous qui vivez en Suisse depuis 20 ans, cette pratique fait école dans les foyers africains là-bas?
Les familles africaines ne pratiquent pas l’excision en Suisse. C’est quand elles viennent en vacances en Afrique qu’elles la pratiquent. Sinon, il y a beaucoup de femmes africaines qui sont excisées en Suisse.
Vous êtes originaire de Logoualé dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Est-ce que votre combat est accepté par vos parents ?
Bien sûr ! Après la conférence de presse organisée le 30 décembre 2013 à Abidjan, je suis allée dans mon village à Dakoupleu (Sous-préfecture de Logoualé). Parce que l’ONG a en projet la construction  d’un centre pour la réinsertion des exciseuse et d’une clinique pour la chirurgie réparatrice des femmes excisées de Côte d’Ivoire. Cette clinique réparatrice va donner vie aux nombreuses femmes excisées en Côte d’Ivoire. Parce que c’est une infime partie du sexe de la femme qui est coupée. Le reste est à l’intérieur. Mes parents m’ont donné 2 hectares de terrain pour la construction de ce centre. Ils m’ont donné leur accord. C’est la preuve que nos campagnes de sensibilisation ont porté. Si eux qui sont dépositaires de la tradition m’ont donné leur accord je ne vois plus qui sera opposé à ce projet.  Je serai en Côte d’Ivoire pour la pose de la première pierre de la clinique le 20 mars prochain. C’est le lieu de faire un appel à tous ceux qui sont  sensibles aux MGF de se manifester en faisant des dons en vue de construire cette clinique qui sera une grande première en Afrique. Toutes les aides et autres appuis seront donc les bienvenus.
Cette chirurgie réparatrice va-t-elle   permettre aux femmes excisées de retrouver leur orgasme ?
Tout à fait ! Cela va permettre aux femmes excisées d’être épanouies dans leur corps et dans leur esprit et de vivre une sexualité normale.  C’est ce à quoi  nous voulons aboutir. Permettre aux femmes de retrouver leur dignité de femme.  C’est un pari que l’ONG Loucha veut gagner avec l’aide de tous les partenaires au développement.
Avez- vous  déjà bénéficié de cette chirurgie réparatrice ?
Pas encore. J’aimerais  en bénéficier  au même moment que toutes les femmes excisées de Côte d’Ivoire.
A l’heure actuelle, on dénombre combien le nombre de femmes excisées en Côte d’Ivoire ?
En Côte d’Ivoire, il y a 38% de femmes excisées. On pratique la mutilation génitale féminine au Nord, à l’Ouest, à l’Est, un peu au Sud-ouest et au Centre de la Côte d’Ivoire. Ça fait beaucoup pour la population ivoirienne.
 
Les autorités vous accompagnent-elles dans votre combat ?
Le gouvernement ivoirien à travers le Ministère de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l`Enfant, nous soutien énormément. Lors de notre conférence de presse, une représentante du Ministère était présente. Ça m’a fait beaucoup plaisir et ça nous stimule dans le travail que nous faisons. Je souhaite que tout le monde m’aide. On ne peut pas dire à une femme qu’on l’aime et lui faire du mal en lui enlevant ce qui va lui faire son plaisir.
Un livre sur l’excision est déjà prêt, semble-t-il ?
Oui ! Depuis début 2013, j’ai commencé à écrire un livre sur l’excision avec trois suissesses. En fait c’est mon parcours de femme excisée et le combat mené contre les MGF qui sont mis en lumière à travers ce livre qui est un condensé de propos recueillis  par Julie Halderman, Tiffany Maeder et Ludivine Maitin. Les bénéfices de la vente de ce bouquin iront à l’ONG Loucha. Ce livre est un témoignage poignant avec des images de mon sexe mutilé. Pour la bonne cause j’ai décidé d’exposer  cela  pour titiller la conscience des gens.  Nous avons tout simplement donné comme titre au livre, ‘’Lève-toi « .
Ce livre vient ajouter un plus à notre combat contre les MGF. Nous sommes convaincus qu’il sèmera les graines, de l’espoir dans la tête des femmes excisées et permettra à ceux qui sont encore hésitants de se joindre à notre combat.
La mode fait quoi dans votre combat contre l’excision ?
Je suis aussi styliste modéliste. J’utilise le pagne traditionnel du peuple Dan qu’on appelle ‘’le Zagouèlé’’, pour lutter contre l’excision. Parce que dans la coutume Yacouba, seule la jeune fille excisée a le droit de porter le pagne. Pendant les fêtes de réjouissance, elles sont sanglées dans ce pagne. C’est un appât. Et nous avons décidé de promouvoir ce pagne pour ne pas en faire uniquement que pour les femmes excisées.
 
Lors de votre passage à Abidjan, vous étiez accompagné de deux filles récemment élues au concours Miss Loucha en Suisse. Peux-tu nous en dire plus sur ce concours ?
En fait j’ai instauré Miss Loucha l’année dernière en Suisse pour permettre aux jeunes filles aux qualités morales et intellectuelles indéniables, à côté de leur beauté physique de s’engager dans la lutte contre les MGF. C’est une façon de dire que la beauté peut être mise au service d’une cause noble. Ce qui est important dans ce concours, c’est l’engagement des lauréats dans la lutte contre l’excision. Je pense qu’elles ont compris le message et assume bien leur mission. Je suis venue à Abidjan avec Vanessa Katambayi (congolaise) Miss Loucha et sa 1ere Dauphine Ketsia Manitha (tchadienne). Elles ont apprécié leur séjour à Abidjan mais elles ont surtout pris conscience de l’immensité de la tache qui les attend. Elles savent que le travail de sensibilisation est un travail qui n’est pas gagné et qu’il faut multiplier les efforts. En organisant Miss Loucha c’est une façon pour moi de mettre en exergue mon expérience acquise au sein du comité d’organisation de Miss Côte d’Ivoire.
Un appel à lancer.
Je voudrais simplement dire que l’excision ne fait pas honneur à l’homme. Il est temps que les gens sortent des ténèbres et empruntent la voie de la lumière. Les gens ne s’imaginent pas les souffrances qu’ils infligent à la femme à travers cette pratique. Notre combat n’est pas un combat clanique, ni sectaire. C’est un combat ouvert. L’homme n’a pas le droit de sombrer dans la bestialité en perpétuer ces genres de pratique. Mon livre » Lève-toi  » arrive à point nommé. C’est un autre plan du combat que nous voulons amorcer en libérant les consciences. Ce livre témoignage est ma contribution à la lutte contre les MGF. Chacun de nous peut faire quelque chose à condition qu’il ait la volonté et l’amour de le faire. Ensemble poussons loin les barrières de l’ignorance afin que la femme puisse vivre sa sexualité sans tabou et sans rancœur. Mon plus grand rêve c’est la construction de la clinique pour chirurgie réparatrice. Je vais concentrer toute mon énergie dans ce projet pour la dignité de la femme.
 
Loukou Raymond-Alex

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