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Dani Kouyaté : L’Afrique face à sa crise identitaire

Firmin Koto | | Cinéma

Nominé  dans sept catégories au dernier festival du film africain, Film Academy Awards, « Medan vi lever » (Pendant que nous vivons), le premier film suédois du réalisateur Dani Kouyaté a remporté en juillet dernier l’Award du Meilleur film réalisé par un africain vivant hors d’Afrique à Lagos au Nigéria. Dans cet entretien avec votre magazine préféré Dani Kouyaté revient sur les circonstances de cet award non sans motiver le thème du film axé sur la crise identitaire. 

 

« Un des grands drames de l’Afrique aujourd’hui est sa crise identitaire »

Votre dernier film ”Medan vi lever”, « Alors que nous vivons » vient d’être consacré « meilleur film réalisé par un Africain à l’étranger » au prestigieux festival du film Africain, Film Academy Awards (AMAA) à Lagos, au Nigeria. Peut-on dans un premier temps savoir le sentiment qui vous anime ?

Je suis animé par un sentiment de joie et de fierté pour la reconnaissance du travail de toute l’équipe du film, puisqu’au-delà du prix, nous avions été nominés dans sept catégories différentes à savoir ceux du Meilleur film réalisé par un africain vivant hors d’Afrique, Meilleure bande sonore, Meilleur montage, Meilleur jeune premier rôle, Meilleure actrice premier rôle, Meilleur acteur en rôle de soutien et Meilleur scénario.

 

A quel besoin peut aujourd’hui répondre un film sur le drame identitaire en Suède dans la mesure où ce n’est pas quand même la première fois que ce thème est abordé au cinéma ?

L’impact d’un film peut changer une vie. C’est là toute la force du cinéma et l’importance de notre responsabilité d’auteurs. Avec ce film je ne me contente pas de dénoncer, mais je fais aussi des propositions de directions vers lesquelles nous pouvons tendre pour nous retrouver. Quand on raconte des histoires humaines qui touchent les cœurs, peu importe le thème, on fait toujours bouger quelque chose, quelque part chez le spectateur.

 

Quelle est donc la particularité du film au point qu’il ait tout de suite tapé dans l’œil du jury de ce prestigieux gala de films africains au Nigeria ?

Ce film est peut-être particulier en ce sens qu’il est le premier du genre produit en Suède, et réalisé en Suède par un immigrant venu d’Afrique. La perspective, le style et l’approche politique du thème restent très proches de ma sensibilité africaine, tout en étant un film entièrement suédois, joué par des acteurs afro-suédois avec des techniciens entièrement suédois. Cela donne au film une double identité intéressante, parfois même troublante pour certains.

 

On sait que vous vivez depuis plusieurs années en Suède. Mais c’est aussi votre premier film en suédois alors que vous êtes francophone. Qu’est ce qui a finalement rendu possible ce beau challenge ?

Comme je le disais plus haut je suis un immigré venu d’Afrique. Comme tous les immigrés, je suis là pour me battre et ce ne sont pas les difficultés linguistiques qui nous arrêtent. Ceci étant, je suis persuadé qu’un bon film est toujours au-delà des langues. C’est ce qui fait la force universelle du cinéma. Quand on regarde un film chinois, ivoirien ou suédois qui nous touche et nous fait pleurer, on oublie la langue dans laquelle l’acteur joue. Le langage du cœur est universel.

 

Quelles peuvent donc être les difficultés liées à la réalisation d’un tel film qui à mon sens n’est pas donné quand on sait que le film a été tournée en Suède, en Afrique dans deux langues, le suédois et l’anglais ?

Au-delà des difficultés propres à toute réalisation du genre étroitesse du budget, difficultés logistiques en Afrique etc… Ce film était pour moi un défi personnel. C’était la première fois que je tournais en suédois et en anglais, et c’était la première fois que je tournais en Afrique dans un autre pays que le mien. Il y avait beaucoup d’inconnus, dont la plus importante et la plus fragile était de diriger des acteurs dans des langues qu’on ne maîtrise pas. Heureusement, j’ai été très bien encadré, notamment par mon co-scénariste et premier assistant Olivier Guerpillon qui était totalement à l’aise dans les trois langues : suédois, anglais et français.

 

Le drame identitaire est un sujet qu’on n’ose pas trop aborder en Suède sous prétexte que toutes les conditions sont bien réunis pour une meilleure intégration en Suède- pensez-vous que votre film contribuera finalement à changer le regard des suédois sur ce sujet ?

En tout cas il faut reconnaître au système suédois d’avoir permis l’existence d’un tel film, ce qui n’est pas évident dans la conjoncture très difficile de la production cinématographique. C’est une belle victoire du SFI (Institut Suédois du Film). C’est un très bon début et une victoire de l’ouverture sur les tendances à la fermeture qui se manifestent partout en Europe en ce moment.

 

Sentez-vous personnellement concerné par les questions de drame identitaire ?

Ce thème est en filigrane dans toutes mes œuvres. Je ne me sens pas seulement concerné, je suis envoûté par ce thème. Je dis souvent que nous qui venons de pays colonisés, sommes en exile dès l’âge de 6 ans où l’on nous coupe de nos langues maternelles pour nous faire compter, réfléchir et rêver dans d’autres langues que les nôtres. Un des grands drames de l’Afrique aujourd’hui est sa crise identitaire. L’Afrique doit se définir clairement pour pouvoir s’affirmer tout aussi clairement. Le Professeur Joseph Ki-Zerbo disais avec raison que « l’Identité se construit parfois à travers des luttes féroces ». Et que « Quand on ne sait pas qui on est, on ne peut pas savoir ce qu’on veut ».

 

Quels sont généralement les retours que vous recevez sur le film ? Pouvez-vous nous citer une anecdote ?

Les retours sur le film sont généralement positifs. Partout où il est passé en Afrique, en Amérique ou en Europe, les gens s’y reconnaissent. « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » Ce sont en gros les questions que se posent les protagonistes du film, et ce sont les mêmes questions que, consciemment ou inconsciemment chacun se pose aujourd’hui dans ce monde où les frontières et les distances ont volé en éclats sans transition.

Avez-vous le sentiment que le message est bien passé en Suède à travers le film ?

Je suis un griot, mon but est de raconter des histoires. Et à chaque fois que ma parole rencontre une paire d’oreilles sensibles, mon objectif est quelque part d’atteinte ce point de vue, je suis plus que satisfait de l’impact du film.

 

Quelle sera la prochaine étape ? Des projets avec le film ?

Le film est prévu en Belgique en juillet, en Tunisie en août, puis en France à Paris et en Province en Septembre et Octobre. Il continue son chemin dans les festivals.

 

Votre mot de fin.

Merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail et longue vie à 100% Culture.

 

Par Firmin Koto