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Interview de la dessinatrice française Florence Cestac/ Bienvenue dans le monde drôle et cruel des gros nez

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            Les 28, 29 et 30 octobre derniers s’est déroulée la 36e édition du festival de la bande dessinée et de l’image projetée de Saint-Malo : « Quai des Bulles ». L’occasion d’une belle rencontre avec  la dessinatrice Florence Cestac, à ce jour la seule femme à avoir reçu le Grand Prix d’Angoulême, en 2000.

            Une artiste au parcours impressionnant, qui a toujours une tonne d’idées et de projets en tête. Une femme drôle et charmante, que l’on ne se lasse pas d’écouter…

 

Vous avez l’habitude de participer à des salons. Est-ce que cela vous plaît de rencontrer votre public ?

            Quand j’ai des nouveautés à présenter, des albums qui sortent, oui, j’aime bien participer à des manifestations autour de la bande dessinée, c’est important,  mais c’est extrêmement fatiguant un salon comme celui de Saint-Malo. Avec le bruit, les gens qui posent des questions auxquelles il faut répondre, faire des dessins en même temps… on est sollicité à droite à gauche, on fait des interventions. Après il faut rentrer chez soi travailler, et on met quand même deux ou trois jours à s’en remettre d’un week-end comme ça. Là depuis le 15 septembre je n’arrête pas, je suis toujours partie faire des dédicaces.

 

Votre dernier album, « Filles des oiseaux », est autobiographique ?

            Oui, c’est un peu l’histoire de mon adolescence, dans le pensionnat des oiseaux tenu par des sœurs à Honfleur, où j’ai vécu. J’évoque l’ambiance, telle que je l’ai connue dans les années 60. La rencontre entre deux jeunes filles venant de deux mondes totalement opposés. L’histoire de leur amitié. L’une est fille de paysans et vient du coin. L’autre est riche, habite à Neuilly et a déjà beaucoup voyagé. C’est l’occasion pour moi d’affirmer encore une fois la liberté du corps des femmes. Les sœurs nous apprenaient à être une bonne épouse et à savoir tenir une maison, mais elles nous maintenaient dans l’ignorance sur tout ce qui concernait notre corps. J’ai changé les prénoms des deux filles qui ont inspiré les héroïnes, Marie-Colombe et Thérèse,  mais elles existent vraiment. Je les ai perdues de vue par contre. Je pensais en publiant cet album que d’anciennes pensionnaires allaient reconnaître le lieu et venir m’en parler, mais pour l’instant personne ne m’a contactée. Peut-être parce que les femmes ne lisent pas beaucoup de bandes dessinées. Cela bouge un peu, mais c’est long à venir.

 

En 2016 Dargaud a sorti l’intégrale des aventures du détective Harry Mickson, votre premier personnage, né au début des années 1970. Pouvez-vous nous parler un peu de lui ?

            J’ai créé le personnage d’Harry Mickson au début des années 1970. A l’époque avec Étienne Robial nous venions d’ouvrir la première librairie parisienne de bandes dessinées : « Futuropolis ». Nous avons par la suite fondé les éditions du même nom, en 1975. Entre deux préoccupations éditoriales, je suis devenue auteure. Je n’ai plus jamais arrêté depuis. Pas un jour de ma vie où je ne dessine, une vraie maladie ! Mais c’est avant tout une passion. Je note toujours des trucs dans mes carnets aussi, des expressions, des tics de langage, des mots… Je note plein de trucs !

            Pour revenir, à Harry Mickson, c’était un peu la mascotte des éditions « Futuropolis ». En 1979, il a fait l’objet d’un minuscule album (format 7×10 cm), tiré à 500 exemplaires, « Mickson Alphabet ». Mon premier album ! On ne le vendait même pas, on le donnait aux copains. Dix ans après, en 1989,  Mickson Supermouse a obtenu l’Alph’art de la catégorie humour à Angoulême, avec « Les Vieux copains pleins de pépins ».

            Harry Mickson est mon premier « Gros nez ». Un tic de graphiste qui indique que l’on va plutôt rire que pleurer. C’est là que je chope les gens, ils achètent l’album, ils se disent « Oh, ça va être rigolo des gros nez et tout ça », mais je ne raconte pas forcément des histoires rigolotes. Pour rendre une histoire comique, on dessine un énorme pif au personnage. On arrive ainsi à faire passer des choses difficiles ou des sujets sensibles sous couvert d’humour. Pour moi c’est plus facile de cette manière là que si je faisais un dessin réaliste. Je peux aborder des sujets très douloureux, avec des gros nez, ça passe !

 

Pour raconter les aventures d’Harry Mickson, vous utilisez parfois la technique du « muet en quatre cases ». Qu’apporte-t-elle de plus à une histoire ?

            J’aime bien cette technique. On dit parfois qu’elle est difficile, mais pour moi ce n’est pas dur. On a un cadre vachement fermé, vachement strict, eh puis ben, il faut faire avec. Moi j’aime bien justement donner des petites choses un peu carrées comme ça.

 

Le 08 décembre 1980, pour un numéro spécial d'(À Suivre), Harry Mickson s’envole à New York. Il y constate une série de crimes sanglants, et la dernière victime qu’il doit identifier n’est autre que…  John Lennon !

            Oui, c’était une commande, un numéro spécial sur John Lennon, on nous avait demandé de faire deux pages, donc voilà, j’ai fait.

 

Certains de nos lecteurs se souviennent peut-être de vos dessins dans « Le Journal de Mickey »…

            La joyeuse famille Déblok !  Les « stars » du journal ! Avec Truffo, le clébard qui s’obstine à vouloir trouver la vie ludique. Il fallait faire un gag en une page toutes les semaines, ce n’était pas évident. C’est une question d’entraînement, comme pour les athlètes. Au début on panique un peu, on se dit « je ne vais pas trouver »… Il faut s’y coller, tous les jours, eh puis ça vient toujours ! Quand on n’en a pas on prend des vieilles recettes, on transforme… On a aussi nos bouées de sauvetage. C’est une gymnastique, il ne faut pas arrêter.

            Ils sont sortis en album par la suite ces gags. Sept albums, tous avec des titres de recettes (à l’exception du premier ) : « Poilade de Déblok aux éclats de rire », « Farandole de farces à la Déblok », « Turlupinades de la maison Déblok », etc.… Pour ces albums j’ai collaboré avec Nathalie Roques.

 

Votre carrière est jalonnée de belles collaborations…

            C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance.  « Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps », avec Jean Teulé,  par exemple. Ou encore, puisque l’on est en Bretagne, « Super Catho », avec René Pétillon. Un album dont l’action se situe dans les années 50. Une famille catho dans une Bretagne catho.

 

Autre collaboration, avec Michèle Bernier, pour l’adaptation de votre BD « Le démon de midi » …

            Une belle aventure. Mon album est sorti en 1996. Par la suite Michèle, la fille de Choron,  est venue me voir pour me proposer de l’adapter. J’ai tout de suite accepté. Cela a été un énorme succès public. Puis il y a eu le film de Marie-Pascale Osterrrieth en 2005, qui a également eu beaucoup de succès.

 

Aimez-vous voir vos albums adaptés au cinéma ?

            Oui, bien sûr. C’est toujours un plaisir de voir des personnages que l’on a créés prendre vie sur grand écran. Actuellement on travaille à l’adaptation de la BD « Des salopes et des anges », que j’ai dessinée en 2011, d’après un scénario de Tonino Benacquista. L’histoire de trois femmes qui décident d’aller se faire avorter en Angleterre au début des années 1970, dans un bus affrété par le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

 

Quels sont vos projets actuels ?

            Avec Daniel Pennac on a adapté récemment au théâtre notre album « Un amour exemplaire » en Italie, à Pistoia, à côté de Florence. Je suis sur scène avec lui. Nous allons reprendre cette création en mars 2017, cette fois-ci en France.

            J’ai quelques projets en cours avec des femmes.

            Et puis le deuxième volume de « Filles des oiseaux » aussi. Il est dans ma tête. Il faut que je l’amène jusqu’au dessin, ça va venir. Mais pour m’y mettre il faut que je puisse être un peu tranquille chez moi !

 

Si vous deviez faire un « état des lieux » de l’univers de la bande dessinée aujourd’hui, quel serait-il ?

            Pas très optimiste, j’en ai bien peur… La liberté diminue, c’est de plus en plus difficile de dessiner ce dont on a vraiment envie. C’est un milieu dur, qui reste très masculin, même si les choses évoluent doucement. Avec les parutions galopantes et nombreuses, on ne laisse plus aux albums le temps de s’installer, ils peuvent très vite partir au pilon. Pour ne pas être oublié il faut sortir au moins un album par an.

 

Propos recueillis par Christine Vainqueur,  le 28 octobre 2016 au bar « la Licorne » (Saint-Malo)

 

* « Filles des oiseaux », de Florence Cestac, éditions Dargaud

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* « Harry Mickson & Co. », de Florence Cestac, éditions Dargaud

* Lien vidéo pour voir la pièce « Le démon de midi » : http://www.dailymotion.com/video/x32mpee