Minga Siddick : « La femme de Dieu », une intrigue savament tramée

MINGA S

Si parmi un essaim de romans, ‘’La femme de Dieu’’ a le mérite de retenir notre attention, cela n’est sûrement pas le fait de sa première de couverture si discrète et moins séduisante ;  son titre frappant et flagrant pourrait en être le mobile, mais c’est surtout la subtilité de la trame et la caution de l’écriture qui auront réussi à capitaliser toute notre attention.

Un homme ambitieux soucieux d’éterniser ses œuvres doit se distinguer par son sens de l’innovation et du perfectionnisme. Minga Siddick a bien entendu cette sagesse africaine.Il est question dans l‘œuvre d’une mission étrange. Un journaliste, Maovi, est envoyé sur une île dans l’espoir de ramener une folle. Cette initiative est initiée par une organisation humanitaire située au Benin. L’île, c’est la Fernalie. Des crises politiques accompagnées de catastrophes naturelles vont changer les plans du journaliste. En lieu et place de la folle introuvable, c’est un manuscrit à double narration que le journaliste humanitaire trouvera. Un récit qui relate la vie de Maïkan, fille de la folle en question. Le destin unira Maïkan et Lwanty, prof de philosophie. Mais un problème subsiste en filigrane de ce beau mariage : Maïkan a un enfant de sa relation incestueuse avec son cousin Yonne. Cet enfant albinos, qu’elle déteste, elle le présentera à son époux comme son petit frère. En dépit de toutes les cérémonies pour exorciser le mauvais le sort, Maïkan et Yonne continuent à se voir, même sous le toit de Lwanty  qui n’a pas hésité à adopter Yonne son beau-frère. La Nature étant juste, elle lèvera le voile obscur et incestueux couvrant les deux amants. Maïkan ne pouvant supporter cet affront deviendra elle aussi folle. Elle perdra la tête comme sa mère et perdra aussi ce deuxième enfant albinos issus de son jardin secret.  Dans ses chansons, sorte de mea culpa, elle dira qu’elle est « la femme de Dieu ». Ce qui vaudra le titre du livre. La seconde partie du manuscrit est une lettre du premier fils albinos décriant toute sa répugnance face aux frasques de ses parents…

Le livre est un beau prétexte pour suggérer de nombreuses problématiques. La question des chefs d’Etat  qui rêvent de « rivaliser d’éternité avec Dieu » au pouvoir ; la crédulité ; l’infidélité ; les relations incestueuses et surtout le rejet des albinos… l’homme qui aime sa femme, lui donne tout, lui est fidèle, a-t-il tort d’être si correcte ? Pourquoi Maïkan entretenait cette relation incongrue en dépit du dévouement de son homme pour elle et sa famille ? Minga Siddick soulève un sujet blessant. Il faut pourtant appliquer de l’alcool à la plaie si l’on veut la désinfecter. De nombreuses femmes portent ce manteau d’infidélité. Cela est bien grave. La question qui se pose est de savoir pourquoi elles le font. Un élément de réponse que propose le texte – et que nous ne saurons approuver – est la question de la virginité. Une femme n’oublie jamais son premier homme, dit-on ! Mais tous les hommes peuvent-ils être premier homme dans un univers ou la pudeur et la décence n’ont plus de place ? Au delà de cette histoire, il faut comprendre que les relations extra conjugales conduisent toujours vers la déchéance.  Autant les femmes sont concernées, les hommes le sont aussi. Un mariage réussi, c’est un mariage dans lequel l’on fait violence sur soi, l’on respecte l’autre, le chérit, le choie, l’aime et lui est fidèle… Le livre comprend un flot de questionnements sur chaque sujet abordé : « En réalité Dieu est-il le responsable des crimes des hommes ? N’a-t-il pas donné à l’homme le libre arbitre pour qu’il soit pleinement responsable des actes qu’il pose… ? » (p.93). Faisons-nous bon usage de notre libre arbitre ? Si oui, pourquoi rejetons parfois des gens que nous trouvons différents de nous tels que les albinos ?

La relation amoureuse entre cousins dans le livre est montrée du doigt comme incestueuse. Nous ne saurons donner la position exacte de l’auteur, mais il est clair que pour le narrateur ce type de relation est à proscrire. Pourtant bien de tribus africaines préfèrent ce type de mariage pour la pérennisation des leurs. Le livre donne a poser, en plus des questions qu’il pose lui-même, d’autres, essentielles.

Minga Siddick pourrait être embauché par un grand organisme international pour résoudre des questions complexes. La trame de ce livre n’est pas moins complexe. Un livre dans un livre. Une histoire tient une autre histoire. Un récit porte un autre récit. Comme un tisserand, l’auteur mêle les mailles sans les emmêler pour constituer une toile essentiellement belle. La simplicité se réclame de cette plume si fine. Le respect minutieux des règles grammaticales est étonnant. Cela souligne de deux traits la littérarité prononcée du récit. Il est assez rare de voir un respect aussi strict des règles. Surtout du subjonctif imparfait.

Lorsque l’on commence la lecture du livre, l’on est loin d’imaginer le mot de la fin. C’est un véritable chef d’œuvre littéraire. Une trame assez intrigante et une intrigue savamment tramée. Félicitation à l’auteur pour ce travail éléphantesque abattu.

 

Abdala   Koné

Minga S. Siddick, La Femme de Dieu, roman, La Sahélienne, 2O15