Conflit haïtiano-dominicain : la crise migratoire amorcée

Solenn TENIER | | Diaspora

Haiti_1Le 26 septembre 2013, la Cour Constitutionnelle de Saint-Domingue a tranché : toute personne née depuis 1929 en République Dominicaine de parents ou de grands-parents immigrés est dorénavant dans l’obligation de retourner dans leur pays « d’origine ». Depuis ce jour, Haïti et la République Dominicaine rencontrent un conflit majeur touchant de plein fouet les dominicains d’origine haïtienne et les haïtiens immigrés et vivant sur le sol dominicain. Ce plan de régularisation massive, illustre une nouvelle escalade vers un nationalisme de plus en plus présent.

Depuis le début du XXème siècle, la migration haïtienne a fourni une main-d’œuvre précieuse, en particulier dans les plantations sucrières du pays, mais aussi dans le secteur du bâtiment. Parmi ces 458 000 travailleurs migrants, 90% d’entre eux n’ont jamais régularisé leur situation.

Or, le problème majeur de cette décision est son caractère rétroactif. En effet,  d’un côté les personnes d’origine haïtienne, nées sur le sol dominicain, n’ont jamais eu la nationalité haïtienne, et de l’autre côté, Haïti n’autorise pas la double nationalité. Or, cette régularisation oblige à apporter la preuve du caractère légal de l’arrivée des parents et grands-parents sur le sol dominicain. C’est également le cas des Haïtiens ayant acquis la nationalité dominicaine (10%). Depuis le 17 juin 2015, le processus de régularisation est arrivé à son terme et quelques 250 000 enfants et petits-enfants d’haïtiens sont amenés à être expatriés, et de surcroit à devenir des apatrides. Que vont-ils devenir ?

Haïti va très mal, la population vit toujours sous des habitations de fortune. Les écoles reconstruites sont privées, réduisant considérablement la possibilité de scolarisation et le choléra est plus présent que jamais. Le pays ne s’est jamais relevé des catastrophes naturelles causées par le séisme de 2010. Dans ces conditions, le pays est dans une incapacité totale d’accueillir décemment ces apatrides ; ces étrangers ne parlant pas la même langue, ces étrangers culturellement différents.

Titulaire d’un Master de Politique Internationale de l’Institut de Sciences Politiques, à Monterey en Californie (Middlebury Institute of International Studies at Monterey) et d’un Master de Droit International Humanitaire à l’Université d’Emory (Atlanta, GA), Esther Dupervil est une spécialiste de la politique internationale et en particulier des droits de l’homme et de la justice sociale. Vice-présidente des organisations et des gestions de la « National Association of Haitian Professionals (NAHP)», elle se place surtout comme électron libre très actif de ce conflit. Esther Dupervil a accepté de commenté pour 100pour100culture, les dramatiques événements éloignant jours après jours les deux pays.

A votre avis, que se passe-t-il en République Dominicaine?

C’est une bonne question. Ce qui se passe en République Dominicaine ce ne s’est pas fait en un jour. Ce qui se produit aujourd’hui, sous nos yeux, est le produit d’une longue histoire entre les deux pays. Certaines personnes ont utilisé le terme de « purification ethnique », mais je préfère qualifier le contexte actuel de « crise identitaire ». Je pense que les dominicains veulent savoir qui ils sont, ils veulent découvrir leur(s) racine(s) et je pense surtout qu’ils ne veulent pas admettre ce lien évident qui existe entre eux et les haïtiens. Il y a une véritable peur qui s’est installée sur l’île, même si je doute qu’il s’agisse d’une peur intellectualisée.

D’après vous, quel est le détail le moins connu de la situation?

Je sens que les personnes concernées ne comprennent pas qu’il existe bel et bien deux dimensions au conflit. D’un côté, se dressent les premières générations de migrants, c’est-à-dire les grands-parents haïtiens, qui après des décennies, se voyaient officiellement considérés dominicains par la Constitution du pays ; et de l’autre côté les enfants et petits-enfants nés en République Dominicaine et jouissant donc jusqu’à 2013 du droit du sol. Soyons objectifs, il y a deux enjeux et il faut en être conscient afin de les résoudre le plus constructivement possible.

Quelles actions devraient être mises en place ?

La première action serait de restaurer la nationalité des centaines de milliers de personnes qui sont devenues « apatrides » après la décision de la Cour Constitutionnelle en 2013. La deuxième action serait la réorganisation du système de contrôle d’immigration pour les enfants et petits enfants nés sur le sol dominicains. La troisième action serait de traiter les expatriés humainement lors des expulsions. Ces problèmes de nationalisation sont des problèmes administratifs et non criminels. Par conséquent, ces apatrides devraient être traités avec la dignité et le respect qu’il se doit. Pour terminer, je désire ardûment que le gouvernement Haïtien prenne le conflit à bras le corps et endosse  définitivement son rôle de décideur et réfléchisse à des solutions à court terme et à long terme, afin de résoudre ce conflit qui anéantit des milliers de citoyens jour après jour.

Pourquoi les premières générations n’ont jamais régularisé leur situation dès leur arrivée sur le sol dominicain ?

Durant la première partie du XXe siècle, la République Dominicaine a cruellement manqué de main-d’œuvre dans ses champs de canne à sucre, d’où l’arrivée légale des haïtiens sur son sol. Cependant, le contrat entre les deux voisins a été rompu, en réponse à l’évolution du marché. Or, les travailleurs haïtiens, évoluant dans un milieu rural, ont eu des décennies pour se reconstruire une vie, une famille ; ils n’ont donc pas ressenti le besoin ni de repartir, ni de régulariser leur situation.

Quelles conséquences ces arrivées massives peuvent-elles engendrer ?

Des problèmes de santé publique vont apparaître. Ces apatrides, pauvres, sont et seront livrés à eux-mêmes, dans les rues. Une attitude de survie va se créer. C’est pourquoi une inquiétude quant à l’augmentation de la violence et de la criminalité se fait ressentir dans le pays mais aussi au sein des organisations humanitaires. De plus, un problème d’intégration voit le jour. Comment scolariser des étudiants parlant une autre langue et sans infrastructures adéquates ?

Quelle est la réaction des jeunes générations Américaines-Haïtiennes ?

La jeune génération a pour objectif de faire connaître ce conflit. Je me considère moi-même faisant partie de ce groupe.

Nous essayons de sensibiliser la population en utilisant principalement les médias sociaux comme moyen de connecter les quatre coins du monde. Nous avons créé un hashtag (#Rights4AllinDR) qui permet d’unifier nos efforts via les médias sociaux.

J’observe que la jeune génération se dresse comme chef de fil de ce soulèvement. Je pense fortement que ce phénomène est dû à la capacité de la jeune génération d’utiliser les nouvelles technologies et en particulier les médias sociaux comme outils de rassemblement. Et à l’inverse, les anciennes générations ont toujours comme référence les médias nationaux, c’est-à-dire les médias grand public.

Qui peut intervenir ?

Il me semble que l’Organisation des Etats Américains (OEA) soit le médiateur le plus à même de solutionner le conflit, puisqu’elle a précédemment préconisé une série de recommandations auprès de la République Dominicaine, à savoir, une amélioration de la communication entre les deux pays et un changement quant aux normes d’identification. Même si la République Dominicaine n’a pas pris en compte ces recommandations, nous assistons à une avancée positive et très importante au sein du conflit. A noter, que les Etats-Unis ont également le pouvoir, le cas échant, d’hausser le ton auprès de la République Dominicaine.

Quel est votre investissement quant à ce soulèvement ?

J’ai publié des articles, j’ai participé à des conférences de presse et des interviews. J’ai passé trois semaines à Haïti et en République Dominicaine, dans le but de réunir les acteurs de ce conflit, d’instaurer un dialogue initialement très fragile. Ce rôle de médiateur se poursuit actuellement à Atlanta, où je participe à l’organisation d’une marche pacifique afin de faire connaître l’existence de cette nouvelle décision, faire entendre nos voix en réunissant toutes les communautés. Pour information, le hashtag qui va être utilisé est #ATL4RightsInDR.

A votre avis, pourquoi les médias français ne relaient pas l’information ?  

L’immigration devient un sujet quotidien et mondial, actuel et tabou, surtout dans les pays connaissant les mêmes problématiques. Les discussions et débats sont toujours tendus. Ce que je sais, c’est que ces populations au cœur de ces débats, sont souvent les plus vulnérables, les moins visibles et les moins écoutées.

J’ai eu la chance de rencontrer des professionnels, ayant travaillé sur ces questions, dont des franco-haïtiens. Ces  derniers m’ont accompagné dans les deux pays et ont apporté leur expérience, ainsi que de possibles solutions.

Les haïtiens de France sont également actifs, puisque une marche pacifique est prévue en France. D’ailleurs je suis vraiment heureuse de constater que l’engagement augmente de jour en jour.

Je tiens réellement à préciser que l’immigration est un phénomène qui évolue et s’intensifie au même titre que la globalisation mondiale augmente. La question de la nationalité est complexe, il n’y a pas qu’une réponse, ce n’est pas noir ou blanc, c’est beaucoup plus subtil.  Le droit (droit du sol ou droit du sang) exercé par les pays n’est pas une fin en soi, car en vérité une multitude d’éléments fait de la nationalisation, le début d’un long parcours semé d’embuches.

Solenn TENIER