Julien Mabiala Bissila : « Je veux que la littérature reprenne sa place au Congo, en Afrique… »

Russel Morley | | Théâtre

Parmi sept finalistes de l’Afrique, des Caraïbes, de l’Océan Indien et le Moyen-Orient, le texte « Chemin de fer » de notre dramaturge Julien Mabiala Bissila, récompensé du Prix Rfi Théâtre, ce 28 septembre 2014, à Limoges, au 31ème  Festival des Francophonies en Limousin.

Cette consécration s’accompagne d’une résidence de quatre mois, financée par l’Institut Français, une mise en lecture sur les ondes de RFI et une dotation de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. Le Prix RFI Théâtre a l’ambition de promouvoir les écritures dramatiques contemporaines.

Dans une langue proche de Sony Labou Tansi, le lauréat, installé à Lyon en France, parle de ses projets et bien sûr de son Congo natal. Exclusivité.

Votre œuvre Chemin de fer vient d’être lauréat du Prix Rfi Théâtre 2014.

Votre sentiment ?

Julien Mabiala Bissila :

 Je connais le prix Rfi en lisant le parcours de mes ainés comme Sony Labou Tansi Kaya Makhélé, Sylvain Mbemba…
20 ans après je suis lauréat. C’est un honneur pour moi et pour toute ma génération qui se bat jour et nuit comme des bêtes sous un soleil accablant de Brazzaville.(Je préfère Tandala à la place de Brazzaville) sans aide, sans un regard symbolique du pays depuis 20 ans ! Toutefois, ce n’est pas le plus important. L’important est devant. Je ne suis pas dans ce métier comme chasseur de prix. Même si c’est mon deuxième, car J’oublie parfois que j’avais déjà eu un prix littéraire ( Le prix des journées de Lyon, des auteurs de théâtre, NDLR ).
Le combat est ailleurs. Je veux que la littérature reprenne sa place au Congo, en Afrique celle d’éclairer la société, de questionner l’avenir, de « coude-poigner » la bêtise. La jeunesse de chez moi est sous le brouillard, presque chaos ! Car elle écoute quoi comme musique « Noungou ba dia, nui à nuit et autres vulgarités officielles ». Elle s’empêtre et s’engraisse dans la médiocrité elle-même et on encourage ce geste infâme, on laisse faire comme on laisse crever l’école ou la santé tant que ce ne sont pas leurs enfants qui y vont ! Alors la jeunesse prend du gras de la connerie pour enfin mieux se faire croquer.

On est le Congo de Tchicaya, de Franklin Boukaka, de Pamelo Mouka, de Sylvain Bemba. Un Congo respecté. Un Pays sportif, on tue on se réveille.
Il faut remettre les pendules à l’heure, il faut gagner du temps, revenir à l’arbre à palabre sinon on se réveillera pour fêter les 100 ans de l’indépendance dans la même dépendance avec un pays incliné « Yezaïfier », « françafriquer » comme le regard d’une personne violée. Je déclare le dialogue ! Apporter vos arguments…

1) Pourquoi ce titre Chemin de fer ?

C’est le chemin que nous parcourons, qui se décline en programme de société. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud mais le fer dont il est question ici s’est refroidi, alors il faut d’abord le réchauffer avec les mots/maux avant de le battre. La culture, notre culture est le seul issu de secours. L’art est le moteur. La guerre oui mais de quelle guerre ? On peut se faire la guerre comme des braves hommes et femmes avec des arguments comme munitions.

Parlons de nous, de nos problèmes, de nos rêves et on n’est pas obligé d’être d’accord mais discutons, buvons et prouvons que nos choix sans les meilleurs, sans faire appel aux armes à feu.

C’est de ça qu’il faut entendre dans « Chemin de fer »
« Peuple un jour il faudra se prendre, marcher haut le vent comme les feuilles des arbres… » Tchicaya U Tam’Si
Mais le combat ne sera pas de la taille d’ « Emoro » il sera très « Pépé Kalé »
Alors il faut vraiment qu’on se cale les boyaux du cerveau dans une ambiance de fer au maximum

2) Vous aviez déclaré que Chemin de fer clôt l’épisode sur la guerre.

Vous allez désormais écrire sur autre chose, à l’amour par exemple. Ce texte représente t-il pour vous comme une sorte de catharsis ?

Je ne dirais pas ça car la guerre changera juste d’épaule. J’écris déjà sur autre chose.

Pour l’instant ma compagnie va ouvrir à Paris, la saison prochaine au Tarmac en automne 2015 avec « Au nom du père et du fils et de J.M.Weston » ma dernière pièce avant Chemin de fer. Ca va être de la balle. Du feu !
Mais déjà je m’éloigne de cette guerre avec d’autres travaux. Je mets en scène une compagnie à Limoges (Zavtra) avec un texte de moi intitulé « Transes ». J’ai répondu à une commande de Philippe Delaigue sur un texte qui a comme thème le Désir d’ailleurs, le texte s’intitule « Imagine » et il est joué en France et bientôt en Afrique.

A Marseille je suis en résidence avec le théâtre de la cité où j’écris « A l’envers » un texte constitué des paroles des gens de cité (Felix Piatt)
Je travaille avec Francis le herissé, initiateur des Rencontres du livre vivant (RELIV) à Brazzaville.

Celui-ci organise ma résidence à Rennes avec le MIDAF autour des écritures au Lycée Bréquigny…
Récemment un de mes textes intitulé « Le confessionnal » une commande de l’auteur Léonora Miano pour son anthologie du désir et qui parle de la première nuit (d’amour). Je parle de moi, de ma première nuit d’amour…
Bref je ne veux pas qu’on puisse m’emmurer, dossifier, caser et saucissonner comme un auteur de la guerre.
Pour ceux qui cherchent un auteur de la guerre moi je propose un guerrier de l’écriture

3) Je viens de là où la parole se garde dans la poche… écrivez-vous dans « Chemin de fer ». Est- ce dire que la démocratie n’est pas encore entrée dans les mœurs au Congo ?

Ecoutez, cette question est déjà habillée de sa réponse. Aucun pays africain en ce moment ne pratique ce genre de sport comme la démocratie.
La démocratie existe au Congo mais c’est une démocratie tropicale.

4) L’image est très présente dans votre écriture, alors que celle-ci est théâtrale par essence. Quel rapport existe-il entre votre écriture et l’image ?

Le théâtre n’a que sa parole. Ce n’est pas comme le cinéma. Alors il faut que les mots redessinent le périmètre de la situation, invente les couleurs, les odeurs pour pénétrer des paysages textuels. J’aime le théâtre pour ça ! C’est pour moi une gastronomie textuelle pour végétarien dramatique.
Parfois mon point de départ sur une pièce n’est que la fécondation de mon regard sur une image. J’observe, mes yeux s’excitent, une bandaison de l’imaginaire monte jusqu’à l’explosion de la matière et à ce moment les mots prennent la forme des têtards qui vont à la rencontre des autres images pour fabriquer l’histoire, des histoires déjà en effervescence dans une sorte de catalyseur. C’est une chimie.
En fait rien ne s’ajoute, rien ne se perd, le tout ne fait que se transformer me disait un jour : Lavoisier.

5) Qu ‘est ce qui vous inspire ?

Les paradoxes. L’Afrique est le berceau des paradoxes. Regardez ce qui se passe au Congo par exemple. Les gens sont motivés pour faire des cotisations (financières) quand la personne est décédée. Mais de son vivant, s’il avait cet argent, ça lui servirait mais on le laisse crever alors que pendant sa maladie, on avait besoin de pas grand-chose pour le sortir de là. Le jour de sa mort, en un temps éclair, c’est tout le monde qui abandonne son activité, ses préoccupations pour venir dormir dehors dans le brouhaha des moustiques à la veillée. Les gens s’endettent pour faire leur contribution, ils confectionnent des tenues-matanga (uniforme de cérémonie d’enterrement).
Le cadavre passe même à la télé pour la première fois après le journal pour un communiqué nécrologique…
On veut que le cercueil soit magnifique donc très cher et que son enterrement soit marqué dans les esprits. On fait venir un DJ qui balance du gros son toute la nuit pendant toute la semaine et on loue des bus pour que le cortège soit plus impressionnant que celui de l’enterrement de son voisin. On porte des tee-shirts sur lesquels on peut lire « Ainsi va la vie » ou « Que la terre te soit légère, que ton âme repose en paix… »
Mais non ! « Ainsi va la vie » de merde !

On préfère aider un cadavre et laisser crever un vivant.
C’est quoi cette société ? Comment ne pas devenir auteur quand on vit cela au quotidien ????

 

Russel Morley Moussala